En 1993, le jeu vidéo change de disque. Les cartouches commencent à céder du terrain au CD-ROM, Sega pousse son Mega-CD, Philips croit encore à son CD-i, Nintendo prépare l’après Super Nintendo. C’est au beau milieu de cette bataille technologique que Commodore lance une machine aussi improbable qu’ambitieuse : l’Amiga CD32.
Une console 32 bits sur CD, issue de l’univers Amiga, qui cartonne brièvement au Royaume-Uni, dépasse Sega sur certains segments et donne l’impression d’un retour inespéré. Puis tout s’effondre : dettes, erreurs de direction, procès, cargaisons bloquées et faillite. L’histoire de la CD32 est celle d’une console née dans l’urgence, arrivée au mauvais moment et emportée avec son constructeur.
Avant la CD32, Commodore possédait déjà une machine extraordinaire
Au début des années 1990, l’Amiga reste une machine à part. Alors que de nombreux PC se contentent encore de bips et d’affichages très limités, l’Amiga propose des animations fluides, du multitâche, une palette de couleurs impressionnante et du son stéréo. Il trouve sa place aussi bien chez les joueurs que dans les studios de télévision et auprès des musiciens.
En France, en Allemagne et surtout au Royaume-Uni, l’Amiga devient un véritable phénomène culturel. Le problème est que Commodore ne semble jamais avoir totalement compris ce qu’il avait entre les mains.
La direction cherche à imposer l’Amiga comme ordinateur professionnel sérieux, alors que son public le voit avant tout comme une formidable machine créative et ludique. Ce décalage entraîne une stratégie confuse, un marketing maladroit et, surtout, un retard technique qui finit par devenir impossible à rattraper.
Le CDTV : l’idée du futur, vendue de la pire manière
En 1991, Commodore tente un premier coup de poker avec le Commodore CDTV, pour Commodore Dynamic Total Vision. Sur le papier, l’idée est très forte : réunir dans le salon un Amiga, une console, un lecteur CD audio et une machine multimédia. Commodore essaie, en quelque sorte, d’inventer le centre multimédia familial bien avant son heure.
Dans les faits, personne ne sait quoi faire de ce produit. Le CDTV ressemble à une chaîne hi-fi haut de gamme. Les publicités visent des familles élégantes installées dans des salons luxueux. Les joueurs ne savent pas s’il s’agit réellement d’une console, tandis que les adultes ne comprennent pas pourquoi ils achèteraient cette machine plutôt qu’un lecteur CD classique.
Le positionnement est flou, et le tarif achève de compliquer les choses. Le CDTV coûte près de 5 000 francs, soit plus de 1 000 euros actuels en tenant compte de l’inflation, pour une base technique issue d’un Amiga 500 déjà vieillissant. Le lecteur est lent, les animations rament, la mémoire est limitée.
Il y a aussi un obstacle majeur : le piratage. L’Amiga est alors le royaume de la disquette copiée et des échanges de jeux. Passer au CD implique davantage d’acheter les logiciels légalement. Une partie du public n’est tout simplement pas prête à suivre.
Le fiasco est total. Certains magasins placent même le CDTV au rayon hi-fi plutôt qu’au rayon informatique. Si les vendeurs eux-mêmes ne savent pas expliquer le produit, difficile d’espérer convaincre le public. Le CDTV devient un gouffre financier pour une entreprise déjà fragilisée.
Panique chez Commodore : projets abandonnés et virage raté vers le PC
Après le CDTV, Commodore tente de limiter les dégâts avec le lecteur CD externe A570, censé transformer un Amiga 500 en machine multimédia. Sauf que l’entreprise décide presque au même moment d’arrêter l’Amiga 500. Voilà Commodore qui commercialise un accessoire destiné à une machine qu’elle abandonne elle-même.
Le chaos s’installe. Les équipes communiquent mal, les décisions changent sans cesse et certains ingénieurs découvrent l’annulation de leurs projets dans la presse spécialisée. À un moment, la direction ferme même la recherche et développement Amiga pour se concentrer sur les PC compatibles IBM.
Mais Commodore arrive trop tard sur ce marché. Face à Compaq d’un côté et aux assembleurs asiatiques de l’autre, l’entreprise n’a ni les volumes ni les prix. Le plan échoue rapidement. Commodore rouvre alors les équipes Amiga, mais le temps et l’argent ont déjà disparu. Il faut sortir une nouvelle machine, et très vite.
La naissance de l’Amiga CD32 : une console conçue dans l’urgence
En 1992, Commodore travaille sur le projet AAA, une nouvelle génération de puces graphiques extrêmement ambitieuse. Le projet accumule les retards. En guise de plan B, l’entreprise s’appuie sur le chipset AGA, pour Advanced Graphics Architecture, déjà utilisé dans les Amiga 1200 et 4000.
AGA est très bon pour la 2D, mais ce n’est pas un matériel conçu pour la 3D moderne. Il n’offre aucune accélération 3D matérielle. C’est dans ce contexte que Jeff Porter propose une solution simple : reprendre la technologie de l’Amiga 1200, lui ajouter un lecteur CD-ROM et en faire une console de salon.
Le développement avance à une vitesse folle. Entre le prototype et la commercialisation, moins d’un an se serait écoulé. La machine reçoit une puce spécifique, Akiko, autour de laquelle Commodore entretient beaucoup de mystère. La communication laisse entendre qu’elle pourrait accélérer la 3D, et certains magazines y voient même un possible concurrent de Doom.
La réalité est beaucoup plus modeste. Akiko facilite principalement la conversion de certaines données graphiques. Elle ne transforme pas la CD32 en machine 3D révolutionnaire. Sans processeur graphique dédié aux polygones et aux textures, le Motorola 68EC020 cadencé à 14 MHz doit assurer seul les calculs complexes.
Résultat, les jeux en vraie 3D polygonale, comme Frontier: Elite II, souffrent souvent d’un nombre d’images par seconde très faible ou se limitent à des polygones plats sans textures. Le célèbre argument des « 32 bits » est donc surtout une arme marketing. À l’époque, plus il y avait de bits sur la boîte, plus la machine semblait puissante.
Visuellement, la CD32 assume d’ailleurs totalement son époque : coque noire, silhouette compacte, gros logo 32 bits et un design qui rappelle fortement le Mega-CD de Sega.
Un prix élevé, mais pas absurde dans la guerre du CD-ROM
La CD32 arrive en Europe en septembre 1993, autour de 2 490 francs. Cela reste une somme importante, environ 645 euros en valeur 2025 selon les équivalences avancées à l’époque, mais la machine occupe une place assez particulière dans le marché.
- La Super Nintendo, vendue initialement 1 290 francs, tombe à 990 francs en 1992.
- Le Mega-CD coûte 1 990 francs, mais exige déjà de posséder une Mega Drive.
- L’Atari Jaguar est lancée à 1 490 francs.
- La Panasonic 3DO atteint environ 3 500 francs, un tarif totalement délirant pour beaucoup de foyers.
La CD32 coûte donc bien plus cher qu’une Super Nintendo ou qu’une Jaguar, mais elle reste nettement plus accessible qu’une 3DO. Contrairement au CDTV, son rôle est aussi limpide : c’est une console de jeu autonome qui lit des CD-ROM, pas un étrange appareil multimédia à ranger entre l’ampli et le magnétoscope.
Le succès surprise de Noël 1993
Et là, surprise totale : la CD32 démarre très bien, particulièrement au Royaume-Uni. Durant les fêtes de Noël 1993, elle domine même le marché des jeux sur CD et dépasse, sur certains segments, les ventes de jeux PC sur CD-ROM et celles du Mega-CD de Sega.
Les développeurs apprécient une architecture relativement simple à programmer. Les jeux profitent de musiques de qualité CD, de voix numérisées et de cinématiques qui donnent enfin un parfum de nouvelle génération. Surtout, le piratage est bien plus compliqué que sur l’Amiga à disquettes.
Les chiffres précis restent flous. Les estimations vont d’environ 100 000 à 320 000 consoles vendues, mais le chiffre le plus souvent retenu tourne autour de 150 000 machines écoulées. D’anciens responsables de Commodore évoquent environ 140 000 unités produites, dont 60 000 vendues au prix normal et près de 80 000 écoulées à prix réduit afin de générer rapidement des liquidités.
Commodore UK maintient l’intérêt grâce à des bundles devenus cultes, notamment le pack Critical Zone. Avec des jeux comme Oscar, Diggers, Cannon Fodder, Liberation, Microcosm, Project-X et Ultimate Body Blows, le rapport qualité-prix devient franchement solide.
Pendant quelques semaines, Commodore semble enfin avoir trouvé la formule. C’est justement ce qui rend la suite encore plus cruelle.
Le coup de grâce : un procès, 10 millions de dollars et des cargos bloqués
Début 1994, Commodore prépare le lancement américain de la CD32. Sans les États-Unis, impossible d’assurer durablement l’avenir de l’entreprise. Mais un ancien partenaire, Cad Track, attaque Commodore pour violation de brevet.
Le tribunal donne raison au plaignant. Commodore doit alors payer environ 10 millions de dollars, une somme que l’entreprise n’a plus. La conséquence est immédiate : les autorités américaines bloquent l’importation des CD32 sur le territoire.
Des cargos entiers remplis de consoles restent immobilisés pendant des semaines. Certaines unités sont renvoyées, d’autres stockées sans jamais atteindre les magasins. Commodore possède enfin un produit qui trouve son public, mais n’a plus les moyens financiers ni juridiques de le distribuer.
Le 29 avril 1994, Commodore déclare faillite. La production de la CD32 s’arrête brutalement. Les dernières machines restent encore disponibles jusqu’à Noël 1994 avant de disparaître progressivement des rayons en 1995.
Après la faillite, plusieurs sociétés rachètent des éléments de la marque Amiga. Escom, qui récupère une partie des actifs en 1995, étudie brièvement une relance de la console avant d’y renoncer. Les coûts de fabrication sont alors trop élevés par rapport aux prix cassés pratiqués pour écouler les derniers stocks. C’est toute la tragédie de la CD32 : elle se vendait suffisamment pour exister, mais elle appartenait à une entreprise déjà condamnée.
L’ironie tragique : la CD32 réalisait enfin le rêve de Jay Miner
Dès le départ, Jay Miner, père de l’Amiga, imagine une machine hybride : une console de jeu capable d’évoluer vers un véritable ordinateur. Commodore refuse longtemps cette vision. Le mot « console » effraie la direction, qui veut du professionnel, du sérieux et lutte pendant des années contre l’image ludique de l’Amiga.
Au bord de l’effondrement, Commodore finit pourtant par concevoir exactement ce que Miner avait imaginé : une console évolutive. Avec une extension SX-1, la CD32 peut accueillir un clavier, un disque dur, un lecteur de disquettes et même une carte FMV pour lire les Video CD. Elle peut ainsi se rapprocher d’un véritable ordinateur Amiga.
Jay Miner meurt le 20 juin 1994, quelques semaines seulement après la chute de Commodore. Difficile de ne pas y voir une image terrible de cette aventure : l’homme qui avait imaginé une machine polyvalente disparaît juste après que son idée a enfin pris forme, trop tard.
Le vrai problème de Commodore : la technologie, mais surtout le management
L’effondrement de Commodore ne s’explique pas uniquement par la technique. Le problème est aussi humain et organisationnel. La société a connu des produits brillants, des ingénieurs talentueux et une communauté extrêmement fidèle. Ce qui lui manque, c’est une direction cohérente.
Jack Tramiel, figure historique de Commodore, est réputé pour un style de management brutal. Il intimide fournisseurs, distributeurs et équipes. Mais il a une vision claire : produire des machines puissantes à des prix agressifs. Cette stratégie contribue au succès monumental du Commodore 64.
Lorsqu’il est évincé en 1984, un vide immense s’ouvre. Tramiel rachète peu après la branche informatique d’Atari et lance l’Atari ST, concurrent direct de l’Amiga. La guerre Atari contre Commodore va marquer durablement l’informatique européenne.
Après son départ, Irvin Gould prend progressivement de l’importance, tandis que Mehdi Ali devient l’un des dirigeants les plus contestés de l’histoire de la marque. Les critiques sont nombreuses : salaires et bonus élevés pour les cadres, recrutements controversés, projets prometteurs annulés et retards techniques accumulés.
Bill Sydnes, notamment connu pour avoir travaillé sur l’IBM PCjr, est accusé par plusieurs ingénieurs d’avoir nui à des projets importants, dont l’Amiga 3000+. L’ambiance devient si toxique qu’à la toute fin, certains employés auraient peint les noms de dirigeants sur les ralentisseurs du parking avant de brûler une effigie de Mehdi Ali. On est à ce niveau de colère.
L’ironie est presque trop parfaite : après la faillite, Mehdi Ali fonde une société de conseil et présente son passage chez Commodore comme un important redressement opérationnel. Formellement, il n’a pas complètement tort : quand il arrive, Commodore vaut près d’un milliard de dollars. Quand il part, elle n’existe plus.
Commodore aurait-elle pu survivre face à la PlayStation ?
La grande question reste entière : si Commodore avait tenu deux ou trois ans de plus, la CD32 aurait-elle pu survivre ? Honnêtement, cela aurait été extrêmement difficile.
En décembre 1994, Sony lance la PlayStation et change brutalement les règles du jeu : vraie 3D, puissance technique, marketing colossal et soutien massif des éditeurs. Même Sega et Nintendo vont souffrir face à cette nouvelle machine.
Commodore, déjà ruinée, aurait dû répondre avec une console techniquement dépassée et un catalogue trop dépendant des adaptations Amiga. Plus d’une centaine de jeux sortent officiellement sur CD32, mais beaucoup sont des portages améliorés : meilleures musiques, intros vidéo, voix numérisées, sans être de véritables exclusivités.
Les exclusivités réelles restent peu nombreuses. Parmi celles qui marquent encore les collectionneurs figurent Flink, Diggers et Castles II. C’est insuffisant pour affronter la génération PlayStation, mais assez pour donner à la console une identité particulière.
Une console condamnée, mais incroyablement attachante
L’Amiga CD32 n’a vécu que quelques mois. Pourtant, certaines machines laissent davantage de souvenirs en une année que d’autres en une décennie.
Elle représente à la fois l’ambition, le génie, les erreurs et l’effondrement de Commodore. Elle est le dernier souffle de l’Amiga, une passerelle étrange entre l’ère du micro-ordinateur familial et celle de la console moderne.
La CD32 n’était ni assez puissante pour mener la guerre de la 3D, ni assez soutenue pour bâtir une immense ludothèque exclusive. Mais elle avait une personnalité, un look, une promesse et un vrai petit moment de gloire au Royaume-Uni. Une console née dans le chaos, lancée dans l’urgence et disparue juste avant une nouvelle génération.
Et c’est peut-être pour cela qu’elle reste aussi attachante. Dans l’histoire du jeu vidéo rétro, la CD32 demeure l’un des plus beaux « et si ? » jamais produits.