Quand on connaît surtout SNK à travers la Neo Geo, on finit facilement par réduire l’éditeur aux jeux de baston, aux gros sprites et aux cartouches de luxe. Sauf qu’avant 1990, SNK avait déjà bien bourlingué en arcade, avec toute une préhistoire faite de shoot’em up, de run and gun, d’expériences parfois raides, parfois fascinantes, et surtout très révélatrices de ce que le studio allait devenir.
Le meilleur moyen d’explorer cette période, c’est la SNK 40th Anniversary Collection, sortie en 2018 et développée par Digital Eclipse. On retrouve une sélection de jeux rétro SNK, un petit musée avec des visuels et des textes, et surtout une belle porte d’entrée pour remonter jusqu’aux origines de certaines séries et de certains personnages qui exploseront plus tard sur Neo Geo.
La sélection n’est pas exhaustive, et heureusement, parce qu’on peut vite tomber sur des curiosités plus historiques que vraiment amusantes. L’idée ici, c’est plutôt de retenir les titres les plus parlants si on vient de l’univers Neo Geo. Ceux qui permettent de voir apparaître les ancêtres de King of Fighters, les premières versions de concepts que SNK réutilisera ensuite, et le moment où son savoir faire commence à vraiment se solidifier.
Une compilation utile pour comprendre d’où vient SNK
Cette collection démarre avec 14 jeux et monte à 23 une fois mise à jour. Le vrai intérêt n’est pas seulement de lancer des parties. C’est aussi de sentir l’évolution du studio en avançant chronologiquement.
Au début, on est face à des jeux encore très marqués par l’arcade ancienne. Puis, au fil des années 80, les graphismes gagnent en personnalité, les musiques deviennent plus marquantes, et surtout les gameplays se tendent, se nervosifient, se rapprochent doucement de ce qu’on associera plus tard à SNK.
La compilation a aussi un gros avantage pratique. Sur ce genre de vieux jeux, la fonction rewind change complètement le confort de jeu. Oui, ça trahit un peu l’expérience d’époque. Mais quand le but est de découvrir, d’aller au bout d’un titre et de replacer chaque jeu dans l’histoire du studio, c’est franchement précieux.
Ozma Wars, ou l’âge préhistorique de SNK
On commence très loin. Très très loin. Ozma Wars permet surtout de se dire qu’on touche à un jeu SNK des années 70. Rien que pour ça, il mérite un détour.
Le principe rappelle évidemment la grande mode lancée par les jeux de tir contre des aliens. Mais ce n’est pas juste un clone sec et sans idée. Les ennemis sont plus variés, leurs comportements sont un peu plus construits, et le jeu donne déjà une sensation plus proche d’un embryon de shoot’em up que d’un simple écran de cibles alignées.
Le tir est lent, forcément, mais c’est la norme pour l’époque. Ça reste rudimentaire, ça s’apprécie surtout pour sa valeur historique, mais ce n’est pas totalement inerte non plus. Il y a de quoi s’occuper quelques minutes en observant les bases du langage arcade de SNK.
Alpha Mission, premier pont clair vers la Neo Geo
En avançant jusqu’en 1985, on tombe sur Alpha Mission, aussi connu sous le nom ASO. Celui là devient tout de suite plus parlant, ne serait-ce que parce qu’il aura une suite sur Neo Geo quelques années plus tard.
Le jeu n’est pas forcément limpide au premier contact. Il faut composer avec plusieurs types de bonus, un système d’armure, et des affrontements contre les boss qui deviennent vite pénibles si on n’a pas la bonne amélioration au bon moment. Le tir se gère sur deux plans, ce qui lui donne une identité particulière mais peut aussi rendre l’ensemble un peu opaque.
Ce n’est pas un shoot que je trouve particulièrement séduisant aujourd’hui, mais il marque une vraie progression. Quand on enchaîne les jeux par ordre chronologique, on sent clairement un cap franchi dans :
- la lisibilité visuelle,
- la richesse sonore,
- la vitesse de jeu,
- la sophistication du design.
La compilation inclut aussi la version NES, et ce détail compte. C’est le tout premier jeu console de SNK. La conversion est plus laide et un peu plus simplifiée, mais symboliquement, elle installe déjà un lien entre l’arcade du studio et son arrivée sur les machines de salon.
Athena et Psycho Soldier, les ancêtres directs de personnages cultes
En 1986 arrive Athena, autre jalon important, surtout si on pense à tout ce que le personnage représentera plus tard chez SNK. Cette fois, on quitte le shoot pour un jeu d’action plateforme.
Sur le papier, c’est une variation bienvenue dans la production du studio. En pratique, ça a assez mal vieilli. Les ennemis apparaissent sans arrêt, les coups manquent d’impact, la précision n’est pas folle, et la difficulté paraît souvent plus agaçante que stimulante.
Le jeu reste intéressant pour l’histoire de la marque, beaucoup moins pour le plaisir de jeu pur.
Sa suite spirituelle, Psycho Soldier, s’en sort mieux. On y retrouve une descendante d’Athena, accompagnée du partenaire qui rejoindra lui aussi plus tard la team Psycho Soldier dans King of Fighters. Là, les connexions avec l’ère Neo Geo deviennent tout de suite plus concrètes.
Le jeu est aussi célèbre pour une raison bien précise. C’est l’un des premiers jeux d’arcade à intégrer une véritable chanson chantée. Et cette mélodie a suffisamment marqué les esprits pour ressurgir ensuite ailleurs dans l’univers SNK.
Surtout, manette en main, il se joue mieux. Il est très différent d’Athena, mais plus agréable, plus immédiat, moins crispant.
Ikari Warriors, la grande obsession militaire de SNK
S’il y a bien une famille de jeux qui définit SNK avant la Neo Geo, ce sont les run and gun vus de haut. Et la série la plus emblématique dans ce registre, c’est Ikari Warriors.
Rien que pour les personnages, c’est déjà essentiel. On y croise Ralph Jones, qui réapparaîtra plus tard dans King of Fighters, puis jusque dans Metal Slug. C’est typiquement le genre de passerelle qui rend cette période passionnante à explorer.
Le premier Ikari Warriors reste plutôt agréable, surtout avec les aides modernes de la compilation. Sans rewind, ce sont des jeux qui peuvent devenir très vite abrasifs. Avec, on peut avancer sans se faire renvoyer trop loin à chaque erreur.
Il faut aussi rappeler un détail matériel très important. À l’époque, la borne utilisait un stick rotatif. On pouvait donc se déplacer dans une direction et tirer dans une autre. C’est capital pour comprendre pourquoi le jeu fonctionne.
Du coup, la version NES, elle, souffre beaucoup plus. Avec une simple croix directionnelle, on perd cette dissociation entre mouvement et tir. Résultat, impossible de viser proprement des ennemis qui arrivent derrière soi tout en continuant d’avancer. Ce n’est pas juste une petite différence. Ça change complètement la sensation de jeu.
Et ce n’est pas un cas isolé. SNK a beaucoup décliné cette formule. D’autres licences comme Time Soldiers, Guerrilla War, World Wars ou SAR reprennent ce goût du soldat, du chaos militaire, du tir multidirectionnel et du scrolling vu de haut.
Quand on résume SNK d’avant Neo Geo, on pourrait presque dire ceci :
- plus tard, ce sera surtout la baston,
- avant 1990, c’est surtout une affaire de petits soldats.
Vu comme ça, difficile de ne pas voir dans cette période les ancêtres spirituels de Shock Troopers.
Ikari 3, le virage corps à corps
Ikari 3 pousse plus loin la technique avec des sprites plus gros et une présentation plus élaborée. En revanche, le jeu s’éloigne du tir pour miser davantage sur le combat rapproché.
Il reste bien quelques armes, mais elles ressemblent plus à des clins d’œil qu’à l’axe principal du gameplay. On se retrouve donc avec une sorte de beat them up vu de haut. Et là, personnellement, ça coince davantage. Encerclement par les ennemis, sensation de se faire enfermer, lisibilité moyenne. Tout ce que je supporte mal dans le genre.
Crystalis, l’étrange exception solo
Tout au bout de la compilation, en 1990, on trouve Crystalis sur NES. Et lui, il détonne.
C’est un action RPG solo, bien loin des habitudes arcade de SNK. On oublie souvent que le studio a touché à ce registre, sans doute parce qu’avec l’arrivée de la Neo Geo la même année, il va pratiquement abandonner ce type d’expérience.
Le jeu a aussi une petite valeur de carrefour interne. On y trouve déjà des apparitions d’autres figures de l’univers SNK, comme Athena ou des références à Ikari Warriors. Une forme de crossover avant l’heure, avant même que King of Fighters ne formalise ce brassage de licences.
1989, l’année où SNK commence vraiment à ressembler à SNK
Si je ne devais retenir qu’un moment de cette préhistoire, ce serait 1989. C’est là que les derniers jeux arcade SNK avant le passage au format Neo Geo MVS deviennent franchement intéressants.
On sent un studio qui a accumulé de l’expérience, qui maîtrise mieux ses outils, et qui produit enfin des jeux qui pourraient presque passer pour des sorties du tout début de la Neo Geo, avec juste un petit décalage de calendrier.
Autrement dit, on entre dans l’an 1 avant la Neo Geo.
Street Smart, l’origine symbolique de la baston SNK
Street Smart est le premier jeu de combat de SNK. Ou du moins, sa première vraie tentative dans cette direction. Le résultat reste étrange, parce que le gameplay garde un pied dans le beat them up. Il y a de la profondeur dans l’arène, les personnages se déplacent sur plusieurs axes, et l’ensemble n’a pas encore la rigueur d’un versus fighting plus codifié.
Le jeu est étonnamment rapide. Les combattants semblent presque glisser à chaque attaque. Ça donne une sensation nerveuse, mais les collisions sont franchement brouillonnes. Les hitbox ne racontent pas toujours quelque chose de très clair.
Malgré ça, il est important. C’est là que se dessine symboliquement la racine de ce que deviendra plus tard tout le pan baston de SNK, jusqu’à Fatal Fury et King of Fighters.
Il y a aussi un détail technique intéressant. Street Smart tourne sur le Motorola 68000, comme d’autres jeux arcade SNK de l’époque. Et ce processeur sera réutilisé sur Neo Geo. Ça aide à comprendre pourquoi il existe tant de proximités techniques entre ces productions de la fin des années 80 et les débuts de la machine.
Beast Busters, des zombies avant la mode
Autre curiosité marquante de 1989, Beast Busters. Un rail shooter en 2D, ce qui change pas mal de l’image plus moderne qu’on a souvent du genre.
Le plus drôle, c’est son ambiance. Des zombies, oui, mais armés. Le jeu a déjà ce goût de série B outrancière qui lui donne une vraie identité.
Sans pistolet optique, la jouabilité au joystick est forcément moins grisante. Sur une machine moderne, ça manque du plaisir immédiat qu’on attend d’un rail shooter. Mais comme pièce de musée arcade, c’est une belle trouvaille.
Prehistoric Isle, le shoot’em up qui sort du lot
Parmi tous les jeux de la compilation, Prehistoric Isle est sans doute celui qui se détache le plus facilement. Déjà parce qu’il existe une suite Neo Geo très réputée, ensuite parce que ce premier épisode a une vraie personnalité.
C’est un shoot horizontal solide, mais son principal atout ne tient pas seulement à sa structure. Ce qui le rend mémorable, c’est son univers. À la place des éternelles machines futuristes, on se bat au milieu des dinosaures. Et tout de suite, ça change tout.
Les créatures sont animées, vivantes, expressives. Les ptérodactyles battent des ailes, les grands reptiles occupent l’écran avec une présence que beaucoup de shoot’em up de l’époque n’avaient pas.
Le jeu repose aussi sur un module que l’on place autour de son avion selon le sens du scrolling. L’idée reste simple, donc agréable à utiliser. Pas besoin de jongler avec un système abscons qu’on finit par ignorer. Il faut simplement garder en tête que ce module peut être détruit s’il absorbe trop de dégâts, contrairement à d’autres références du genre où ce type d’outil paraît presque éternel.
Pour moi, c’est le meilleur shoot de la compilation. Ça reste un titre des années 80, donc il ne rivalise pas avec les merveilles du genre dans les années 90. Mais dans le cadre de cette sélection, c’est clairement l’un des plus convaincants.
Et surtout, quand on vient d’Ozma Wars, la progression saute aux yeux. En une décennie, SNK est passé d’un jeu de tir ultra primitif à quelque chose qui commence sérieusement à annoncer l’ère Neo Geo.
SAR Search And Rescue, l’aboutissement de la formule militaire
Avec SAR Search And Rescue, on revient encore une fois à cette obsession SNK pour les soldats. C’est un autre descendant direct de la formule Ikari, mais avec un habillage plus futuriste, plus organique, parfois presque grotesque dans sa représentation des ennemis et des décors.
Le jeu est généreux en détails, notamment dans les explosions et les effets de destruction. La 2D est plus travaillée, l’action est vive, et l’ensemble se joue bien. Le problème, c’est plutôt l’effet de répétition. À ce stade de la compilation, on a déjà tellement vu cette structure qu’il devient difficile d’être surpris.
Mais comme synthèse du SNK d’avant Neo Geo, ça fonctionne très bien. On y retrouve l’amour du tir, de la guerre, de l’arcade nerveuse et du chaos lisible à la seconde.
Ce que cette préhistoire raconte vraiment sur SNK
Explorer les jeux SNK sortis avant la Neo Geo, ce n’est pas seulement cocher des vieux titres d’arcade. C’est voir se construire, morceau par morceau, l’ADN du studio.
On comprend vite plusieurs choses :
- SNK n’a pas commencé avec la baston,
- le studio a longtemps vécu dans la culture du shoot et du run and gun,
- beaucoup de personnages emblématiques existaient déjà avant leur célébrité sur Neo Geo,
- 1989 est la vraie année charnière où la patte SNK devient évidente.
Et au fond, même les jeux les moins séduisants ont leur utilité. Ils permettent de recalibrer son regard. Après avoir traversé cette protohistoire parfois rugueuse, on apprécie encore plus le saut qualitatif de la Neo Geo. Tout à coup, les premiers jeux MVS paraissent encore plus impressionnants.
Ce n’est pas un hasard si, au bout du chemin, on retombe sur cette évidence. Avant les tournois, avant les équipes de combattants, avant les gros sprites de Fatal Fury ou de Metal Slug, SNK aimait déjà profondément l’arcade explosive, les soldats et l’action immédiate. Le reste viendra ensuite, mais les fondations étaient déjà là.
Si le sujet vous intéresse et que vous voulez poursuivre du côté de la machine elle même, vous pouvez aussi parcourir les vidéos Neo Geo.